(Suite de la page précédente)
MEQ : Il est évident que Jérusalem devrait réagir. Pourquoi le gouvernement israélien ne fait-il rien maintenant ?
REPRODUCTION INTERDITE SAUF AUTORISATION - COPYRIGHT
P.K. : Certaines personnes qui ne faisaient pas partie du gouvernement israélien à l’époque où l’erreur a
été commise se sont servies de cette absence comme d’une excuse : « Puisque ce n’est pas nous qui l’avons faite, ce n’est pas à nous qu’il incombe de la réparer. » Pour d’autres,
c’est une question d’ego. Ils ne veulent pas admettre qu’ils ont fait une erreur au début. MARCOROZ
MEQ : Pourquoi Daniel Seaman, le directeur du bureau de presse du gouvernement israélien, n’écoute-t-il pas le cabinet juridique Shurat
Hadin et ne retire-t-il pas à France 2 ses accréditations ? REPRODUCTION INTERDITE SAUF AUTORISATION
P.K. : Seaman est un homme remarquable : posez-lui la question. Vous pouvez imaginer à quel point l’establishment israélien fait pression sur
lui. TOUS DROITS RESERVES
MEQ : Pensez-vous qu’Israël et les
États-Unis soient en train de perdre la guerre de l’information ?
P.K. : Quelle guerre ? Ils ont déjà perdu, car ils ne se sont même pas souciés de se
battre.
Les médias français
MEQ :
En France, les médias n’ont-ils pas des comptes à rendre ? Existe-t-il une instance de contrôle indépendante ? REPRODUCTION INTERDITE SAUF AUTORISATION
P.K. : Il y a un médiateur, chargé de l’interface entre France Télévisions et le public.
Quand je m’étais adressé à lui, il avait couvert le mensonge, mais il a été remplacé quatre ans plus tard. J’ai appelé son successeur, qui s’est d’abord montré enthousiaste à l’idée de me
rencontrer mais qui m’a rappelé plus tard pour me dire que son patron avait interdit cette entrevue. Mais j’ai dû rencontrer peut-être une vingtaine de personnes chez France 2, à tous les
échelons de la hiérarchie, avant que l’affaire soit portée au tribunal.
MEQ : Qu’est-ce qui empêche que
quelqu’un, chez France 2, détruise la vidéo ?
P.K. : J’ignore si quelqu’un possède une copie en dehors de France 2. Chez Fox News, quelqu’un a comparé cette affaire à
celle des bandes magnétiques de Nixon. Pour la petite histoire, il y avait aussi un trou de dix-huit minutes dans les bandes magnétiques de Nixon. Quand nous apporterons la preuve qu’un média
international a utilisé des images truquées et fausses, cela fera du bruit. Quand la vérité sortira, cela fera l’effet d’une bombe – je veux dire, si la vérité finit vraiment par se savoir.
Plutôt que de reconnaître sa responsabilité, France 2 dira sans doute que j’ai émis mes déclarations de bonne foi mais que je n’ai pas prouvé que les images étaient truquées. C’est peut-être
de cette manière qu’ils comptent balayer l’affaire sous le tapis. MARCOROZ
MEQ : Pensez-vous que les médias français
cherchent à apaiser la population musulmane du pays ?
P.K. : Ce que font les médias va bien au-delà de l’apaisement, c’est carrément de provocation qu’il
s’agit. CE TEXTE EST PROTEGE - SA COPIE EST INTERDITE SAUF AUTORISATION
MEQ : Vous voulez dire que France 2 a réellement cherché à inciter à la violence contre la population juive en diffusant les images de Mohammed
Al Dura ? MARCOROZ
P.K. : Oui, elle s’en est servie comme d’une forme de pression sur Israël. Chirac a pris les Juifs
français en otages. C’est comme s’il avait dit à l’État d’Israël : « J’ai 600 000 Juifs en France, et si vous ne vous conduisez pas comme il faut avec les Palestiniens,
nous montrerons ces images et les Juifs de France se feront attaquer. » REPRODUCTION INTERDITE
MEQ : Les Français pensent-ils que c’est
simplement votre problème ou que le problème ne concerne que les Juifs ? Ou bien, voient-ils les implications à plus grande échelle ? Ne se sentent-ils pas insultés, de voir leurs
médias leur mentir ? CE TEXTE EST PROTEGE
P.K. : Pour les Français, si c’est dans les journaux ou à la télévision, alors c’est vrai. Mais grâce à
cette histoire, les choses sont en train d’évoluer. PAR LE
DROIT D'AUTEUR
MEQ : Les médias français persistent à ignorer votre affaire.
Pourquoi ?
P.K. : J’appelle la France une « petite U.R.S.S. » La différence, cependant, entre l’Union
Soviétique et la France, c’est que les Soviétiques savaient qu’on leur mentait, alors que les Français croient qu’ils savent la vérité. REPRODUCTION INTERDITE SAUF AUTORISATION
MEQ : La situation va-t-elle changer sous
la présidence de Nicolas Sarkozy ?
P.K. : Maintenant, c’est lui le responsable. France 2 est une télévision d’État, Sarkozy en est donc
le patron. Il devrait obliger France 2 à présenter des excuses au monde entier. En 2005, je lui avais apporté tous les documents. En avril 2008, j’ai rencontré deux de ses conseillers, qui
ont reconnu que toutes ces images étaient des scènes jouées. Mais jusqu’à présent, Sarkozy n’a pas bougé.
MEQ : Qu’en est-il de l’indépendance des
médias français ? REPRODUCTION INTERDITE
P.K. : Dans les médias privés, tout le monde dépend de l’État d’une façon ou d’une autre, ce qui explique
que les médias aient refusé de rendre compte de mon procès, même après que des médias étrangers aient commencé à en parler. Dès qu’il s’agit de politique étrangère, il n’y a plus aucune
indépendance, ni dans les médias publics ni dans les médias privés.
MEQ : Pensez-vous que les gens de la presse, dans son ensemble, sachent qu’ils sont coupables de
confiance abusive envers les magouilleurs palestiniens ?
P.K. : Oui. Mais pour eux, admettre qu’ils travaillent avec des gens qui sont des magouilleurs et des
menteurs, ce serait une vraie révolution. C’est la même chose en Irak et dans la plupart des pays du Moyen-Orient.
MEQ : Dans la façon dont la presse
française a couvert cette affaire, du moins, dans le peu qu’elle a couvert, y a-t-il eu des différences ?
P.K. : La plupart des médias ont été contre moi. Le plus grand hebdomadaire de France, le Nouvel
Observateur, a lancé une pétition de soutien aux mensonges d’Enderlin. Et vous savez quoi ? Des centaines de journalistes, de personnalités et de simples particuliers l’ont
signée16.
MEQ : Comment se fait-il que les médias
français aient une orientation non seulement anti-israélienne et anti-américaine, mais aussi pro-arabe ?
P.K. : Les Français n’aiment pas du tout les Arabes. La preuve ? Ils les maltraitent en France. Mais
ils se sentent coupables de la façon dont ils les ont traités dans les colonies.
MEQ : Percevez-vous une hostilité envers
les Juifs ? REPRODUCTION
INTERDITE
P.K. : Oui, les Français ne pardonneront jamais aux Juifs d’avoir révélé la collaboration française dans
la Shoah. C’est une des motivations à dépeindre Israël comme un État nazi. C’est pour les Français une façon de dire : « Nous ne nous sommes pas comportés plus mal que ce que les Juifs
font maintenant. » Cela leur permet de se sentir moins responsables de leur collaboration avec les nazis.
MEQ : Que pensez-vous que sera l’avenir
du journalisme d’actualité en France, maintenant que la France lance un service d’information vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans le genre de CNN ? Un tel réseau apportera-t-il un
progrès dans le journalisme en France ?
P.K. : Non. Il faudrait pour cela un changement majeur au plan culturel. L’ironie est que les médias
français se plaignent de ce que les journalistes américains soient très liés à l’armée américaine en Irak, mais ils ne reconnaissent pas qu’ils sont eux-mêmes très liés au gouvernement français,
à Paris. Une chose est sûre, il existe à Paris, entre les médias et les personnalités politiques, une relation incestueuse.
La victoire CE
TEXTE EST PROTEGE PAR LE DROIT D'AUTEUR
MEQ : Récemment, vous avez gagné en
appel ?
P.K. : Oui, nous avons eu entièrement gain de cause : la décision de la Cour d’appel est claire. Toutefois, le tribunal
ne pouvait pas décider que les images étaient des scènes jouées, mais plutôt, il a déclaré que je pouvais publier ce que je voulais parce que j’avais des preuves que c’était des scènes jouées.
Les termes du texte de l’arrêt établissent que j’ai raison, mais tout ce qui a été dit par le tribunal allait intrinsèquement dans le sens de mon allégation, selon laquelle il s’agissait d’une
mise en scène.
MEQ : Avez-vous été indemnisé pour le
préjudice, les coûts et les frais d’avocats ?
P.K. : Non. L’ensemble de la procédure m’a coûté de l’argent.
MEQ : Comment se
fait-il ? REPRODUCTION INTERDITE SAUF
AUTORISATION
P.K. : En vertu du système français, j’ai dû verser aux avocats une commission de succès, et je trouve que
c’est une bonne chose. Cependant, compte tenu de la réaction et de l’attitude épouvantable du gouvernement israélien, j’ai décidé que ce serait la dernière fois que je me bats pour Israël.
France 2 a même déposé un pourvoi en cassation.
MEQ : Quelles ont été les
réactions ? COPYRIGHT 2008 -
MARCOROZ
P.K. : L’ambassadeur et les autres diplomates israéliens ne veulent pas de cette victoire. Le porte-parole
du ministère israélien des Affaires Étrangères a déclaré que je n’étais qu’un particulier, que le gouvernement israélien ne m’avait pas demandé de mener cette bataille, et que je n’avais donc pas
le droit de demander qu’Israël me vienne en aide17.
MEQ : Des médias français ont-ils fait
état de votre victoire ? TEXTE
PROTEGE
P.K. : Au début, non, bien sûr que non, mais le Wall Street Journal en a rendu compte
abondamment18. Il y a eu aussi un court article dans Le
Monde19. Le Monde a dit que France 2 avait perdu, mais pas que j’avais gagné. Cela fait une différence. Et maintenant, Le
Figaro a publié un éditorial et une note confidentielle20. Et nous nous
attendons à ce qu’il y en ait davantage bientôt.
MEQ : Selon vous, quel sera l’impact de
cette décision sur France 2 et sur le journalisme français au Proche-Orient ?
P.K. : Il sera très faible, parce que les médias français continuent à couvrir ce mensonge et parce que le
gouvernement israélien ne veut pas se servir de cette victoire pour s’élever contre les mensonges des médias occidentaux. Les choses pourraient changer si les diplomates israéliens faisaient leur
travail et si Sarkozy faisait le sien. Il devrait obliger France 2 à reconnaître l’escroquerie et à présenter des excuses au monde entier.
MEQ : Quelles sont les implications de
votre procès pour les juifs et les musulmans de France ?
P.K. : Les gens qui se soucient réellement des Arabes me voient en pro-arabe. Dans cette guerre avec
Israël, qui souffre le plus ? Les Arabes. L’incitation engendre la haine. Chirac n’était pas un ami des peuples arabes : il était plutôt leur pire ennemi. Il était le meilleur ami des
dictateurs arabes, pour des raisons économiques et politiques. Dire aux Arabes d’arrêter d’être prêts à mourir pour des mensonges, c’est les aider à vivre une vie meilleure, et c’est aussi ce que
j’ai essayé de faire. Le reportage sur Mohammed Al Dura était une supercherie qui a engendré beaucoup de haine et de violence, ce qui était contraire aux intérêts des populations
arabes.
MEQ : Considérez-vous que votre procès
contribuera à garantir la liberté d’expression en France ?
P.K. : Non. Les Français s’en moquent. Ils croient qu’ils ont la liberté d’expression parce qu’ils vivent
dans un pays où ils ont le droit de dire que Chirac est un crétin. Ils ne se rendent pas compte à quel point, sur les questions internationales, le discours acceptable est uniforme.
MEQ : Avez-vous envisagé de poursuivre
Charles Enderlin en diffamation ?
P.K. : Un certain nombre de personnes et de médias m’ont diffamé pour tenter d’influencer le cours de la
justice. J’ai bien pensé à les poursuivre, mais à quoi bon ? Au final, quand j’ai gagné ce procès, au lieu d’être indemnisé, Mes avocats m’ont couvert de notes d’honoraires et autres frais
de justice. Pendant ces six dernières années, j’ai pris des risques physiques, et cela a été épuisant. Si je les poursuis, cela ne me prendra que plus de temps encore. Je veux me consacrer à
nouveau à mes activités professionnelles. Et je respecte aussi la liberté d’expression de mes adversaires, même lorsqu’elle consiste à me diffamer. On ne devrait pas lutter contre la diffamation
avec des procès en justice mais avec la vérité.
MEQ : Et
ensuite ? REPRODUCTION INTERDITE -
COPYRIGHT 2008 MARCOROZ
P.K. : Au bout du compte, cette affaire ne se réglera pas dans un tribunal : elle se réglera
politiquement.
MEQ : Au tribunal de l’opinion
publique ?
P.K. : Non, avec Sarkozy. Il faut qu’il fasse quelque chose. Autrement, il faudra peut-être que je lance
une campagne pour montrer que Sarkozy ne veut pas inverser le mouvement d’antisémitisme d’État lancé par Chirac.
(avec l’aimable autorisation de The Middle East Quarterly et de Philippe Karsenty)
© 2008 – The Middle East Quarterly – http://www.meforum.org/article/1998
© 2008 – Marcoroz pour la traduction
16 "Appel: Pour Charles Enderlin", Le Nouvel Observateur
(Paris), 23 juin 2008.
Derniers Commentaires